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Recycler le plastique des appareils électriques : la France en pointe

le 13 juillet 2017.

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Recycler, c’est d’abord séparer. Un ancien appareil, non réparable non réutilisable, peut devenir alors une source de nouvelles matières premières. C’est même le principe de l’économie circulaire. Séparer ce qui a été intimement lié dans un même appareil, fabriqué il y a longtemps, souvent hors de France, reste un enjeu technologique clé. Avec la mise en place des filières de recyclage agréées, la compétence de tous les acteurs s’est accrue. Industriels et producteurs se sont rapprochés pour travailler ensemble pour améliorer les techniques de recyclage de matières historiquement complexes à traiter : les plastiques.  Eco-systèmes, très tôt, a voulu faire de cette idée  l’un des grands enjeux de la filière DEEE. Richard Toffolet, Directeur Technique chez Eco-systèmes, nous en dit plus :

En quoi le plastique est-il un enjeu particulier pour la filière DEEE ?
Avant la création de la filière DEEE agréée, il y a un peu plus de 10 ans, ce sont surtout les métaux qui intéressaient les opérateurs de recyclage. Certains équipements électriques en contiennent beaucoup, notamment le gros électroménager. La séparation des métaux, comme le cuivre ou l’acier, est maitrisée depuis longtemps et les opérateurs tout à fait compétents dans le négoce de ces matières. En revanche, les plastiques de DEEE sont des matières plus complexes à gérer. Derrière le terme de plastique se cachent  des formules moléculaires  très différentes qu’il faut pouvoir trier très finement pour en refaire de nouveaux plastiques industriels. Par ailleurs, beaucoup contiennent de nombreux additifs  pour pouvoir répondre  aux cahiers des charges très variés et aux  diverses règlementations (sécurité, inflammabilité, robustesse…), appliquées aux fabricants d’équipements neufs.

D’autres filières  pratiquaient déjà le recyclage du plastique, notamment les emballages. Pourquoi n’avez-vous pas repris les technologies utilisées par cette filière ?
Tout simplement parce que ce ne sont pas les mêmes plastiques et que le gisement des DEEE que nous collectons n’a rien à voir avec les flux d’emballages. Un emballage est souvent constitué d’une matière unique, recyclable ou non, alors que les équipements électriques sont composés de plusieurs  éléments, eux-mêmes  fabriqués à partir de différentes matières. Les équipements électriques sont tous recyclables  à hauteur de 80 % par appareil, en moyenne sous forme de matière. Les 20 % restants sont soit valorisés sous forme d’énergie calorifique, soit éliminés en fonction de critères règlementaires stricts.

Comment recycle-t-on un appareil électrique ?
Il y a quatre grandes familles d’appareils, recyclés selon des procédés adaptés à leurs particularités : le gros électroménager, froid et hors froid, les petits appareils en mélange et les écrans. Hormis  les écrans qui nécessitent des opérations spécifiques de démantèlement ou de “déconstruction” par des robots pour les écrans plats de plus en plus nombreux, les équipements sont généralement d’abord brisés en morceaux plus ou moins petits, et progressivement broyés en petits fragments de nouvelles matières homogènes. Le savoir-faire essentiel des opérateurs de recyclage est cette capacité à savoir séparer finement ces matières. Chaque matière nécessite une technologie particulière : magnétique pour les métaux ferreux, à base de courants de Foucault pour les métaux non ferreux par exemple. Pour les plastiques, plusieurs techniques de séparation ont été mises au point et sont pratiquées par les opérateurs.
Chaque opérateur protège évidemment jalousement ses techniques propres, mais on peut néanmoins les classer en deux grandes familles : d’une part la flottation, qui permet de trier les matières en fonction de leur densité. Pour cela l’opérateur utilise des bains de liquides de différentes densités, obtenues grâce à des additifs ; en passant dans ces bains, les éléments dont la densité est supérieure à celle du bain coulent, les autres surnagent. L’autre famille est celle du tri optique et permet de séparer les matières selon leurs propriétés du même nom.

Expliqué comme cela, ça parait simple. Pourquoi dites-vous qu’il s’agit d’un sujet complexe ?
Ce qui est déterminant, c’est la finesse du procédé de tri. Il y a deux enjeux pour les opérateurs et la filière en général. D’une part, pour pouvoir utiliser le plastique recyclé dans des produits neufs, il faut pouvoir produire une matière quasiment pure, dont les caractéristiques sont proches de la matière vierge. Plusieurs fabricants d’équipements neufs se sont rapprochés de nous pour accéder au plastique recyclé produit par nos opérateurs de traitement. Mais cela nécessite aussi du travail de leur part pour adapter leur cahier des charges et valider si les quelques différences résiduelles entre les deux types plastiques sont acceptables pour leur  activité et leurs procédés de fabrication. Il faut parfois plusieurs années pour mettre au point ces “boucles fermées”. Mais elles préfigurent les dynamiques d’économie circulaire qui se généraliseront dans les années à venir. Le deuxième enjeu est celui de la dépollution.

Comment peut-on dépolluer un plastique ?
Aujourd’hui, il est impossible d’extraire d’un plastique les additifs qu’il contient. En revanche, il est aujourd’hui tout à fait possible de séparer très finement au sein d’une fraction de plastiques en mélange issue du traitement des appareils, les fragments fortement concentrés en telle ou telle substance, afin de les éliminer s’ils sont polluants. C’est le cas, par exemple de certains retardateurs de flamme bromés. Ces substances existent en concentration forte dans certaines pièces des équipements électriques. Nous pouvons  tout à fait les isoler aujourd’hui. Sur les flux de petits appareils en mélange et les écrans, les concentrations moyennes en retardateurs de flamme bromés sont supérieures au seuil réglementaire. Un tri des plastiques en aval du traitement de  ces équipements est donc obligatoire. Il est  réalisé chez des opérateurs spécialisés dans ce domaine, avec un taux d’efficacité très élevé.

En quoi ces retardateurs de flamme sont-ils polluants ? Et pourquoi ne sont-ils pas purement et simplement supprimés ?
Comme dans beaucoup d’autres secteurs industriels, les fabricants de produits électriques sont assujettis à la réglementation sur la prévention des incendies. Dans les équipements électriques et électroniques, certaines pièces peuvent chauffer comme les composants actifs des cartes électroniques, des pièces tournantes ou traversées par des courants électriques élevés, par exemple. Dans ce cas, les fabricants doivent intégrer dans les composants susceptibles de prendre feu, des composés chimiques qui en ralentissent l’échauffement et la combustion. Ce sont les retardateurs de flamme dont certains parmi les plus efficaces sont à base de brome. Le brome est un produit irritant et polluant  jamais utilisé directement en tant que tel dans les équipements mais combiné avec d’autres substances. Ces composés, principalement issus de la famille des PolyBromoDyphénylEthers (PBDE), ont fait l’objet de nombreuses études qui ont abouti récemment soit à une interdiction complète  dans les produits neufs, soit à une application strictement contrôlée et limitée en termes de concentration, dans les directives environnementales Reach et ROHS.

Quel est le danger réel ?
Il est difficile d’imaginer un danger particulier lors de l’utilisation des appareils par les consommateurs ; le rôle de ces retardateurs de flamme est au contraire de les protéger contre le risque d’incendie. En revanche, la question de la gestion des plastiques bromés se pose de façon plus aigüe au moment de leur fin de vie, puisque certains de ces composés sont considérés comme des polluants organiques persistants (POP) car ils s’accumulent dans la nature et la chaine alimentaire et sont suspectés d’être des perturbateurs endocriniens. La réglementation évolue sans arrêt au fil des avancées scientifiques et des études menées sur ces substances, elle définit des seuils de concentration à ne pas dépasser et des règles de traitement et d’élimination à respecter. L’enjeu est de ne pas disperser ces substances dans l’environnement et au contraire, purement et simplement, de les éliminer définitivement. Le terme “dangereux” a un sens réglementaire très précis qui repose sur le respect absolu des seuils de concentration admissibles, différents des seuils POP et les règles à appliquer sont elles aussi différentes. C’est là que commence une problématique très complexe !

Un polluant organique persistant est forcément dangereux, non ?
La dangerosité est une propriété immédiate. Les POP ne sont pas nécessairement dangereux mais c’est leur propension à s’accumuler dans les organismes vivants qui pose un véritable problème. C’est un peu comme lorsque vous passez une radio ; ce n’est pas dangereux de passer une radio mais l’exposition répétée aux rayons X, elle, devient dangereuse à terme. Ce n’est pas un hasard si les opérateurs de radiologie ne se tiennent pas dans la même pièce que vous.

Ces plastiques bromés sont–ils dangereux pour les opérateurs de recyclage ?
C’est une question que nous avons posée, parmi d’autres,  à l’INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité), qui est notre partenaire depuis 2007 sur le sujet de la sécurité des personnes qui travaillent dans les centres de recyclage. A ce jour, nous n’avons eu que des réponses rassurantes mais nous souhaitons pousser plus loin les investigations sur ce point auquel nous sommes particulièrement attentifs.

Pourquoi ne pas utiliser d’autres composés sans brome dans les équipements neufs ?
Des travaux de recherche sont en cours sur ce sujet, qui concerne en premier lieu l’industrie chimique. Il faudrait d’ailleurs vérifier que les solutions alternatives soient non polluantes et sans risques pour la santé. Pour ce qui nous concerne, nous aurons encore  des plastiques chargés en composés bromés à traiter pendant de longues années provenant d’appareils anciens qui ont été fabriqués bien avant les nouvelles réglementations en vigueur.

Aujourd’hui, comment qualifieriez-vous la qualité du traitement des plastiques traités par la filière ?
Les plastiques traités par notre filière française sont triés avec un indice de finesse parmi les meilleurs en Europe, voire sans doute au monde. Résultat : en sortie des centres de tri, 85 % des tonnages de plastique après tri sont débarrassé à 99,8 % de ses composants bromés, soit un taux résiduel de moins de 0,2 %, proche des limites d’efficacité des technologies actuelles.
Le reste des tonnages à traiter (15 %) dans lequel sont concentrés les dérivés bromés, sont éliminés en respectant scrupuleusement les  conditions réglementaires fixées par les Pouvoirs publics, en application des normes européennes. Ces règles s’appliquent sur la base d’analyses menées au sein de la filière, selon un protocole d’échantillonnage et de mesure évalué par l’INERIS (Institut National de l’Environnement Industriel et des Risques) et validé par les Pouvoirs Publics.
Ce qui nous distingue de nombreux pays européens et d’autres, c’est d’avoir encouragé très tôt nos opérateurs de traitement à investir dans des unités de traitement des plastiques. Ceci pour éviter que des fractions de plastiques non triées  quittent la France pour être traitées dans des pays où nous n’avons aucune possibilité de garantir formellement  la qualité du traitement.

Comment sont éliminées les fractions plastiques concentrées en brome ?
Si les fractions concentrées en brome, donc à éliminer, sont évaluées “dangereuses”, après analyses de concentration, elles doivent être prises en charge dans des installations classées  et spécialement habilitées pour ce type de déchets : il s’agit soit d’incinérateurs spéciaux, avec traitement des fumées, soit de centres de stockage hautement sécurisés. Si les fractions sont évaluées POP, elles doivent être détruites définitivement, c’est-à-dire incinérées, dans des conditions contrôlées.

Quelle est la différence ?
Une fraction classée “POP” doit être “éradiquée de la surface de la terre”, donc définitivement détruite, pour éviter qu’elle ne s’accumule ; elle n’est  donc pas stockable, même en centre agréé pour les déchets dangereux.
Une fraction classée “dangereuse” en revanche peut être stockée dans des centres spéciaux mais ne peut être incinérée que dans un incinérateur homologué pour  ce type de déchets.

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Une fraction peut-elle être à la fois POP et dangereuse ?
Oui. Dans ce cas, il n’y a qu’une solution possible : elle doit être incinérée en centre agréé pour les déchets dangereux. Suite à notre dernière campagne de mesure réalisée en 2016, la fraction concentrée en dérivés bromés issue du traitement des écrans cathodiques a été ainsi classée à la fois POP et dangereuse ; nos opérateurs de traitement ont donc reçu de notre part  la consigne de les traiter en incinération « déchets dangereux ». A ce jour, cela représente environ 1500 tonnes par an. Si le règlement POP intègre demain de nouvelles substances à éliminer, ce tonnage pourrait inclure aussi la fraction bromée du PAM, soit au total environ 5000 tonnes.

Pourriez-vous faire mieux ?
Bien sûr ! Nous sommes même sûrs qu’on fera mieux demain. Pour pouvoir gérer correctement les plastiques, nous avons choisi il y a plusieurs années d’associer les opérateurs de recyclage français sous forme d’un appel à projets et aujourd’hui, ils sont quatre en France à maitriser suffisamment bien leurs procédés de tri pour être conformes aux exigences réglementaires et à améliorer en permanence leurs procédés. C’est l’intérêt de tous. Le leur d’abord, puisqu’ils sont déjà en capacité de mettre sur le marché des plastiques recyclés de très haute qualité. Cela permet de développer une industrie française, non délocalisée, du plastique recyclé, bénéficiant d’une garantie de contrôle de la part des éco-organismes agréés. Bien sûr, cela suppose que tous les appareils usagés concernés  soient effectivement récupérés  par la filière, ce qui n’est pas encore le cas. Nous avons collecté plus de 500 000 tonnes de DEEE en 2016, soit environ un appareil sur deux. Il nous faut doubler les volumes d’ici 2019. Ce sera autant de plastique supplémentaire correctement recyclé.
Par ailleurs, nous avons lancé une chaire de recherche académique avec plusieurs écoles d’ingénieurs du groupe ParisTech, qui travaillent dans différents domaines, dont celui du tri des plastiques. Il s’agit de recherche à long terme, dont les retombées ne seront disponibles que dans quelques années mais nous préparons d’ores et déjà cette échéance.

Vous avez annoncé en 2016 une première initiative de boucle fermée avec un de vos grands adhérents qui utilise du plastique issu d’un de vos centres de traitement. Peut-on être certain que ce plastique n’est pas bromé ?
Oui, nous en sommes tout à fait sûrs. Les études de concentration réalisées en 2016 avec l’INERIS ont montré que ces plastiques étaient largement en dessous des seuils réglementaires avec quelques résidus de brome à l’état de traces infimes. Par ailleurs, des contrôles qualité avant l’envoi de chaque lot sont réalisés.

Ne serait-il pas plus simple d’incinérer tout le plastique en centre spécialisé pour les déchets dangereux ?
Ce serait une application caricaturale du principe de précaution. Nous prenons très au sérieux toutes les questions liées à la santé et évidemment à l’environnement. Une grande partie du plastique est tout à fait recyclable si les filtres et les contrôles réalisés sont sérieux et réguliers. Les progrès réalisés en 10 ans sont  considérables. Tous les travaux sont menés dans le cadre d’une concertation intense avec les différentes parties prenantes afin que les intérêts particuliers ne passent pas avant l’intérêt général. Cette méthode de co-construction, pratiquée depuis 10 ans dans la filière a toujours fonctionné et permis à la France d’être  aujourd’hui considérée comme l’un des meilleurs élèves d’Europe en matière de traitement des DEEE.

Vous avez parlé des plastiques contenus dans les écrans et les petits appareils. Qu’en est-il des équipements de GEM ?
Selon le CENELEC, organisme de normalisation européen pour les DEEE, il n’y a pas lieu d’effectuer un tri des plastiques bromés et non bromés sur les DEEE issus du gros électroménager (froid ou hors froid). Le CENELEC s’appuie sur les travaux d’un bureau d’études suisse qui a réalisé en 2010 des études de concentration sur plusieurs catégories d’équipements. Ces études ont montré que le GEM était clairement en dessous des seuils limites.
Cependant, l’étude datant de quelques années, pourquoi ne pas relancer une nouvelle étude ? Nous sommes en contact avec les pouvoirs publics sur ce sujet. Par ailleurs, nous avons porté cette question au niveau européen dans le cadre du WEEE Forum, association qui rassemble la plupart des éco-organismes DEEE en Europe. Nous avons été agréablement surpris par l’intérêt soulevé par nos actions, ce qui pourrait permettre de dépasser le strict cadre de la France pour un sujet qui déborde largement nos frontières.

Pouvez-vous garantir aux consommateurs qui se débarrassent de leurs équipements contenant du plastique que le recyclage est effectué de façon parfaite ?
Pour ce qui concerne les équipements traités dans notre filière, nous pouvons garantir aux consommateurs que l’ensemble des dispositions réglementaires  sont respectées et que nous sommes particulièrement impliqués sur ce sujet ; qui est en progrès constant, même si  le risque zéro n’existe pas. Notre objectif est que le plastique concentré en brome ne quitte plus la France vers des pays moins “regardants”, mais qu’il soit éliminé ou valorisé sur place où nous pouvons le tracer. En revanche, tous les équipements qui ne sont pas collectés par Eco-systèmes ou dans la filière, sont traités dans des conditions incertaines. C’est tout l’enjeu des efforts d’information que nous continuons de faire vis-à-vis du grand public et  la raison d’être de notre filière : pouvoir garantir à chaque consommateur la qualité du recyclage des appareils qui nous sont confiés. l