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La crise, un enjeu salutaire pour le design

le 29 mai 2009.

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"J’ai adoré travailler avec les industriels. Ils ont été mes interlocuteurs favoris jusque dans les années 1990", confie Jacques Inguenaud, le fondateur de l’agence Enfi Design. Cinquante ans après sa création, il revient sur son activité dans l’électrodomestique. Son expérience lui permet de faire cet optimiste constat : "de la crise nous tirerons du positif". A bon entendeur.

Propos recueillis par Annabel BENHAIEM

Confortique Magazine
n° 209 avril 2009

 

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Jacques Inguenaud, réatif de la première heure, a su se remettre en question pendant les multiples crises de la seconde moitié de XXe siècle.

 

Dans les années 60, Jacques Inguenaud fonde Enfi design. Très vite, l’entreprise affirme son leadership dans trois domaines : le design industriel, le design d’environnement et l’ergonomie. A cette époque, il fallait lire "Esthétique Nouvelle de la Forme Industrielle". ENFI design fut une des premières agences à introduire le mot design dans son nom et à développer la conception de produits industriels, en s’intéressant en amont au milieu qui les produisait (l’usine, le bureau) et en aval au système qui les distribuait (le point de vente). Du design produit avec le Minitel ou le premier téléphone sans fil, à la conception d’espaces de vente, jusqu’au développement du merchandising, Enfi Design s’est sans cesse renouvelé.

Après s’être exercée dans les télécoms, cuisinières, aspirateurs et téléviseurs, l’agence conçoit aujourd’hui des espaces de vente tels que le "Bon Marché" ou bien l’espace dégustation des "Galeries Lafayette". Autant de projets dans des secteurs différents où l’intervention d’Enfi design s’entend comme symbole d’innovation.

L’entretien avec Jacques Inguenaud, fondateur d’Enfi Design, est l’occasion de revenir sur cinquante années de collaboration avec le secteur industriel. Années qui furent, selon le fondateur d’ENFI Design, les plus douces.


Confortique Magazine : A partir de quelle année avez-vous commencé à travailler dans l’univers de l’électrodomestique ?

Jacques Inguenaud : Les premiers contrats sont tombés très rapidement, vers 1967. Ils ont été conclus avec l’usine Hoover. Enfi Design a commencé par dessiner les boutons des cuisinières. Nous devions trouver un moyen d’éviter que les gens ne se brûlent en les tournant. Avec Hoover, nous avons beaucoup et longtemps travaillé, l’usine fut un partenaire de choix à nos côtés. Cette collaboration nous a ouvert à d’autres grandes marques de l’électroménager comme Electrolux. Pendant dix ans, nous avons dessiné toutes leurs gammes d’aspirateurs. Ce fut ensuite le tour de Thomson pour la télévision. Puis Matra s’est ajoutée à notre portefeuille. Avec Telic Alcatel à Strasbourg, nous avons concocté le premier Minitel. Cette expérience s’est avérée galvanisante, tant nous étions libres, puisque rien n’avait été créé avant le premier modèle ! 


Confortique Magazine : Comment s’est déroulée la phase de création du Minitel ?

Jacques Inguenaud : Nous avions un leit-motiv : le faire passer dans toutes les maisons, du château au studio. Il fallait donc un produit neutre. Cependant, Telic Alcatel et la DGT (Direction Générale des Télécommunications, ancienne France Télécom) nous ont laissé tout à fait libres. Et cette liberté nous a permis d’aboutir à une vingtaine de modèles différents. A tel point que la société a décidé de leur faire faire un tour en autocar, à ces vingt maquettes, pour sillonner les marchés en France et demander leur avis à un maximum de citoyens. Les designs les plus avant-gardistes n’ont pas été retenus, mais nous nous en doutions. Certains prototypes attiraient toujours la même population, élément qui a tout de suite alarmé Alcatel et a évincé lesdits "proto" de la course. C’est le modèle le plus neutre qui a remporté l’adhésion des futurs utilisateurs autant que des industriels.


Confortique Magazine : Vous avez aussi participé à l’élaboration des premiers téléphones fixes sans fil.

Jacques Inguenaud : En effet, notre collaboration avec Matra nous a permis de nous lancer dans cette belle aventure. Le design du premier téléphone fixe sans fil, pour Matra et la DGT, devait plaire à tout le monde alors nous avons joué sur un design neutre. Nous nous sommes donc inspiré de la téléphonie de bureau pour son côté strict et ses couleurs sombres mais passe-partout.
Le passage de l’analogique au numérique a permis plus d’extravagances et le téléphone portable a remporté la palme de l’originalité avec des goûts plus éclectiques et des couleurs plus chatoyantes.


Confortique Magazine : Pourquoi avoir arrêté de travailler sur le secteur du brun et du blanc dans les années 1990 ?

Jacques Inguenaud : La principale raison vient du fait que les industriels ont réalisé à cette époque l’importance du design dans leurs démarches commerciales et se sont tous mis à incorporer à leur entreprise des équipes de designers intégrés. La symbiose avec les ateliers de fabrication a pu s’enclencher. Ainsi, chez Philips qui en 1975 comptait un unique designer, on y trouve aujourd’hui tout un département dédié au design.

Dans les années 1980, seuls trois cabinets jouaient dans la cour des industriels : Raymond Loewy, Roger Tallon et Enfi Design. Aujourd’hui, nous avons dû restreindre nos troupes et je ne compte plus qu’une dizaine de collaborateurs chez moi au lieu des soixante-dix dans les années 1990.


Confortique Magazine : Quels sont les enjeux du design du brun et du blanc aujourd’hui ?

Jacques Inguenaud : Dans le design actuel, deux référents se détachent. Le premier concerne les produits connus. Leur design consiste en leur amélioration, de la fonction à la forme. Le second s’intéresse aux produits à inventer. Le rôle du designer est d’affecter à un appareil, une fonction, un rôle, une sociabilité, par rapport au milieu dans lequel il va évoluer. Aujourd’hui, cette seconde catégorie tend à disparaître.

Un autre enjeu consiste pour les industriels à mettre en place leurs produits dans les points de vente. Auparavant, les grands magasins déployaient les produits sans une once de merchandising. Plusieurs marques nous ont demandé de travailler sur la présentation en magasin. Et c’est un pôle que nous avons bien su développer. Plusieurs enseignes augmenteraient nettement leur CA si la présentation produits était plus homogène.


Confortique Magazine : Enfi Design a été créé dans les années 1960, comment avez-vous surmonté la crise de mai 68 et les différentes crises pétrolières ?

Jacques Inguenaud : Très facilement ! Pour nous, ces périodes ont été prolifiques. En 1968, l’électroménager représentait 50 % de notre CA. Cette année-là a été particulièrement étonnante, car nous nous attendions à fermer l’agence. Après les accords de Grenelle, les industriels sont venus vers nous en nombre pour sortir de nouvelles gammes. Pris de panique, ils cherchaient à repenser leur valorisation et ont tout concentré sur le design. A chaque crise, nous avons eu droit à un regain débordant de notre activité. Le premier choc pétrolier de 1973 a vu le retour à la tôle, abandonnée quelques années auparavant au profit du plastique. Idem en 1979, alors que les industriels s’étaient remis au plastique, ils ont souhaité travailler de nouvelles matières qui les rendent moins dépendants du pétrole.


Confortique Magazine : La crise que nous traversons actuellement s’annoncerait-elle comme une aubaine ?

Jacques Inguenaud : Très certainement. L’industrie risque de se concentrer sur ses fondamentaux. Je ne donne pas cher de la peau des produits créés par la publicité et le marketing. En revanche, les autres devraient opérer une transformation étonnante avec un regroupement de fonctions et d’usages. Ainsi, une machine à laver sera-t-elle sûrement amenée un jour à inclure d’autres fonctions. D’ici à quelques années, nous devrions nous retrouver avec un appareil remplissant les fonctions de dix autres. Ces manipulations nécessiteront l’intervention de designers. Tous les jeunes dont l’angoisse croît face à la crise devraient être rassurés. Mon expérience de ces 50 dernières années en matière de design tend à prouver que d’une crise naît souvent du positif. •