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Le design descend de son socle

Écrit par Marie-José Nicol le 19 août 2019.

Qu’est-ce que le design ? Bonne question. En tous les cas, ce n’est pas un concept pour intellectuel éthéré, en mal de reconnaissance sociale. Le design, ce n’est pas nécessairement la beauté (notion éminemment subjective), mais l’adaptation à la fonction. Un objet bien désigné est plus fonctionnel, donc se vend mieux. C’est la beauté utile, un des piliers des Janus de l’industrie (prix décernés par l’Institut Français du Design). Aujourd’hui, le design (qui inclut l’éco-conception) n’est pas assez utilisé par les industriels qui n’en comprennent pas toujours la démarche.

20190819 A M Sargueil


Anne-Marie Sargueil, Présidente de l’Institut Français du Design éclaire, pour nous, le chemin du design.


Confortique Magazine : Aujourd’hui, l’innovation est l’ADN des entreprises. Sans elle, elles meurent. Le design peut-il générer de l’innovation ?
Anne-Marie Sargueil : Oui, dans la mesure où il fait évoluer un produit. Il ne s’adresse d’ailleurs pas qu’aux produits finis. Le design peut intervenir dans toutes sortes de domaines : pour créer un espace commercial, dans le e-commerce, le multi-canal etc. C’est pourquoi nous décernons nos labels les Janus au commerce (le point de vente qui améliore le plus l’expérience du consommateur), à la prospective (innovations expérimentales qui impactent le comportement de l’utilisateur) à la mode et au bien-être (nous avons lié ces deux notions), aux composants et matériaux, au patrimoine et à l’innovation (consacré à l’évolution des savoir-faire dans un esprit d’ancrage territorial, favorisant le maintien de l’emploi et la pérennité des entreprises), etc. Il peut aussi bien être BtoB que grand public. Bref, il est partout !
Le maitre mot c’est l’usage

Confortique Magazine : Les designers ont la réputation d’être des intellectuels, coupés de la réalité, se prenant pour des divas.
Anne-Marie Sargueil : Les mauvais peut-être, les bons jamais. Les designers, au contraire, sont un trait d’union entre la culture et le commerce. Ils pratiquent le savoir raisonnable. Ils ne sont pas coupés de la réalité. Ils ne doivent pas avoir d’égo surdimensionné, mais au contraire savoir se fondre dans un projet, être réaliste et en valoriser le côté humain en fonction des attitudes et des styles de vie. Le maître mot, c’est l’usage.

Confortique Magazine : Plus précisément ?
Anne-Marie Sargueil : L’expérience des Janus nous a montré qu’une intelligence collective au service de l’usager était la voie qu’il fallait suivre. Entre l’industriel et le designer, il faut qu’il y ait osmose et que chacun s’approprie le discours de l’autre.

Confortique Magazine : Les industriels sont un peu perdus devant ce monde du design qu’ils ne savent pas très bien par quel bout aborder. Cela est d’ailleurs aussi bien valable pour une PME que pour un grand groupe.
Anne-Marie Sargueil : C’est là où nous intervenons. Nous mettons en rapport des industriels avec des agences de design et/ou des designers indépendants.

Confortique Magazine : Comment cela se passe-t-il ? Chacun y va de son petit croquis ?
Anne-Marie Sargueil : Surtout pas ! Je l’interdis formellement, malgré le souhait très fort des industriels qui aimeraient se rassurer en voyant quelque chose. La démarche est globale et doit prendre ne compte toutes les composantes de l’entreprise. C’est un projet sérieux qui implique l’avenir. Je vais donc sélectionner plusieurs agences ou designers qui vont proposer une réflexion et un projet.

Confortique Magazine : Quelles sont les qualités que vous recherchez ?
Anne-Marie Sargueil : Qu’il s’agisse des agences ou des designers, ils doivent avoir une culture globale, tant sur le plan du design, que des matériaux, que des process de fabrication, etc. Ils doivent aussi analyser les usages, définir de bons positionnements et enfin avoir de solides notions de marketing pour que le projet rencontre le succès. Bref, n’importe qui ne peut pas remplir ces contions. Je les sélectionne en fonction du profil de l’industriel et de leur savoir-faire.

Confortique Magazine : C’est-à-dire ?
Anne-Marie Sargueil : Je me dois de présenter à mes clients des experts. Désormais, j’exige qu’une agence puisse me prouver qu’elle a déjà une expérience de trois réalisations en phase avec le problème posé. Mais, il peut arriver que les collaborateurs ayant effectué ces projets ne soient plus dans l’entreprise. J’exige donc qu’ils me soient présentés.
Il faut rémunérer les projets

Confortique Magazine : Plusieurs sont sélectionnés. Tel que vous le décrivez, cela leur demande un vaste travail pour une échéance aléatoire, puisqu’une seule sera choisie.
Anne-Marie Sargueil : Oui, et c’est pour cela que j’exige qu’elles soient rémunérées. Cependant, les sommes restent raisonnables. En fonction du temps passé et de la nature du travail effectué, les rémunérations tournent en moyenne autour de 5 000 à 10 000 euros par agence. Ne pas les rémunérer serait une preuve de non-respect de leur travail.

Confortique Magazine : Quelles sont les agences ou les designers qui réussissent le mieux ?
Anne-Marie Sargueil : Ceux qui savent sortir du cadre (en anglais « Outside the box »). Bertrand Piccard et André Borschberg, les deux pilotes de l’avion “Solar Impulse” qui a fait le tout du monde en n’utilisant que de l’énergie solaire, ont utilisé des matériaux qui n’étaient pas issus du monde de l’aéronautique, mais de la navigation marine.

Ouvrir ses chakras

Confortique Magazine : Nous l’avons vu, le monde du design est un monde simple, mais complexe. Que conseillez-vous aux industriels avant de l’aborder ?
Anne-Marie Sargueil : Il faut ouvrir ses chakras. C’est indispensable pour survivre dans notre monde en plein changement.•

L’Institut Français du Design (IFD)

L’IFD fut créé en 1951 par Jacques Viénot. Il invente le concept de l’esthétique industrielle. Première loi dite d’économie, de la charte de l’Institut : « L’économie des moyens et des matières employés est la condition déterminante de la beauté utile ». C’est pourquoi, au départ, les Janus, labels décernés par l’institut, s’appelaient les labels “Beauté Industrie”. Ce n’est qu’en 1984, date à laquelle Anne-Marie Sargueil prend la tête de l’Institut, qu’ils revêtent leur nom définitif. Les Janus sont attribués par un jury composé de 72 membres en 2019 (environ 15 participent à chacune des 10 sessions annuelles), pluridisciplinaires et indépendants.
L’Institut Français du Design est une organisation au service de l’entreprise et de l’ensemble des parties prenantes. Sa pérennité démontre qu’elle est en résonnance avec les enjeux sociétaux.