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Ademe : Economie circulaire, Changer de modèle pour survivre

Écrit par Marie-José Nicol le 11 septembre 2017.

20170911 Ademe

Nous ne pouvons plus continuer comme cela ! Si nous voulons ne serait-ce que nourrir les 9,5 milliards d’individus qui peupleront la planète en 2050 et surtout préserver ce confort que nous avons acquis au cours des siècles, il nous faut changer de modèle économique. Les ressources de notre bonne vieille terre ne sont pas inépuisables. Au rythme actuel, nous consommerons, dans le monde, en 2050 183 milliards de tonnes de matières premières contre 85 milliards aujourd’hui ! 

Pour ne pas épuiser la planète, les pays développés doivent diviser par 5 leur consommation. Les données vont changer : le climat et la démographie vont impliquer des mutations importantes des populations, certaines matières premières vont se raréfier comme l’or (qui disparaitra dans 10 ans) ou le cuivre (d’ici 40 ans). D’ores et déjà, les jeunes générations sont très impliquées dans l’économie circulaire. Il faudra apprendre à penser différemment, à vivre différemment en recherchant une économie qui génère zéro déchet. Voilà qui n’est pas seulement un rêve d’écologiste en mal de publicité électorale, mais une nouvelle réalité économique qui va changer le business modèle des entreprises et, partant, réinventer le marketing. Telles étaient les grandes lignes des journées de l’Ademe qui se sont tenues en juin dernier sous la houlette de Nicolas Hulot. « Durant longtemps, l’abondance était la norme, nous explique Nicolas Hulot, mais tel n’est plus le cas. Si nous ne voulons pas tomber dans l’économie de pénurie, il va nous falloir inventer une économie de la rareté ». Inquiétant, d’autant que c’est bien souvent la pénurie qui provoque les guerres. Dès lors, comment faire ? « La recette est simple, mais complexe, il faut que l’intelligence humaine s’inspire de celle de la nature. C’est le seul modèle qui va nous permettre de sortir de la civilisation du gâchis ». C’est là que le terme écologie prend tout son sens, car elle permet de préserver et de protéger. Certes, l’économie circulaire, base de l’écologie, peut être perçue au départ comme une économie de misère, mais en fait, c’est elle qui permet de partager. De plus, nous allons le voir, elle est la clé de la performance. Résultat, cela va induire de nouvelles valeurs pour notre société qui va radicalement changer de modèle.

Des matières premières en berne

Les ressources de notre bonne vieille terre ne sont pas inépuisables. Selon un rapport des Nations Unies, au rythme actuel, nous consommerons, dans le monde, en 2050, 183 milliards de tonnes de matières premières contre 85 milliards aujourd’hui ! Si nous voulons garder la terre viable pour l’espèce humaine, il nous faut limiter fortement la consommation de ressources, tout en partageant celles-ci avec le plus grand nombre d’individus. En résumé, nous devons diviser par 5 ce que nous consommons actuellement. Plus précisément, nous devons viser, en 2050, une consommation de 3 à 6 tonnes de matières premières par an et par habitant alors que la France en était à 15 tonnes par an et par habitant en 2010 ! Vaste programme, selon Alain Geldron, Expert de l’Ademe, dans lequel les lois pour la transition énergétique nous ont d’ores et déjà engagés en nous donnant pour objectif un ratio PIB/consommation de matières premières de 30 % en 2030 par rapport à 2010. La construction, à elle seule monopolise 40 % des matières premières tant au niveau mondial que français. Ainsi la production mondiale de ciment est-elle passée de 1,4 milliard de tonnes en 1994 à 4,2 milliards de tonnes en 2016. Or, pour chaque tonne de ciment produite, il faut 6 à 7 fois plus de tonnes de sable et de graviers. Les impacts environnementaux de l’extraction du sable (dégradation des milieux naturels) ou de la production de ciment (émission de CO2) sont particulièrement importants.
D’autres matières premières sont dans la ligne de mire puisqu’ici à 10 ans, nous n’aurons plus d’or et d’ici 40 ans, le cuivre disparaitra. En effet, la demande mondiale va passer de 20 millions de tonnes à 60 millions, et il ne sera pas possible d’y faire face ! Voilà qui peut impacter bon nombre de métiers y compris dans nos secteurs.
Mais avant d’en arriver là, nous devrons nous contenter d’extraire des matières premières dans des mines à faible teneur en minerai. D’une part, cela en accroitra le coût, mais surtout cela augmentera la pollution due à l’extraction (plus d’eau et 56 % de plus d’énergie). Si le recyclage peut limiter les effets de ces pénuries, il ne peut pas à lui seul résoudre le problème : il ne peut faire face qu’à une augmentation de la demande de 1 %, or nous sommes déjà à 3 % pour les métaux de bases et 6 à 7 % pour certains métaux spéciaux.

La Chine stagne, l’Afrique explose

En 2050, nous serons 9,5 milliards d’habitants sur notre bonne vieille terre. Mais la répartition telle que nous la connaissons aujourd’hui va changer. Les deux Amériques vont légèrement croître tandis que l’Europe va régresser. Plus intéressant, la Chine va stagner et le Japon va perdre au moins 20 millions d’habitants. En revanche, la croissance de la population va se concentrer en Inde qui va augmenter de près de 400 millions et en Afrique où le Congo et le Nigéria vont voir leur population doubler. A noter que le nombre d’habitants de ces deux pays devrait encore être multiplié par deux d’ici à la fin du siècle. Au total, en 2050, la population de l’Afrique représentera 23 % du total de la planète contre 13,5 % en 2015. Le vieillissement de la population dans les pays occidentaux et asiatiques induira des conséquences économiques et sociales comme le coût des retraites. En Afrique, nous pouvons nous attendre à des migrations à partir de l’Afrique Sub Saharienne vers les pays à revenus plus élevés. A noter que les changements climatiques pourraient encore influer sur les flux migratoires de population.
Pour le pouvoir d’achat, la croissance des classes moyennes est importante. Celles de Chine vont continuer à croître, mais à un rythme plus lent tandis que celles de l’Inde vont exploser : en 2030, la classe moyenne de l’Inde va représenter 23 % de toutes celles de la planète contre moins de 3 % en 2009. A titre indicatif, en France la classe moyenne est de 4 %. En 2050, les classes moyennes hindoues et chinoises s’arrogeront 60 % de la consommation de toutes les celles du monde entier !

Créer 545 000 emplois

« L’économie circulaire et collaborative est créatrice d’emplois », martèle Nicolas Hulot. Il cite le chiffre de 545 000 emplois qui pourraient être créés, dont 275 000 dans la réparation. De plus, ces emplois non seulement ne sont pas délocalisables, mais de plus, ils se situent au plus près des régions, voir des villages. « Recycler une tonne de déchets crée trois fois plus d’emplois que de simplement les enfouir », poursuit notre interlocuteur. « Voilà un enjeu écologique qui constitue un magnifique instrument anti-crise et anti-chômage ! ». De plus, ces emplois près de chez eux permettent une meilleure insertion professionnelle. L’écologie est donc devenue une donnée économique, pragmatique : « Ainsi ce qui n’était qu’un concept pour des esprits brillants est aujourd’hui, une évidence pour tous », poursuit le Ministre. Mais, soyons précis : « le recyclage des déchets évite l’émission de 22,5 millions de tonnes de CO2, soit l’équivalent de l’ensemble du trafic aérien français ». Voilà qui est dit ! De son côté le Club de Rome a publié une étude estimant à 300 000 emplois supplémentaires, le passage à une économie circulaire.
Si toutes les PME se donnaient la main, notre pays s’en porterait mieux, c’est en substance ce qu’ajoute Bruno Lechevin, Président de l’Adème. Il nous explique qu’un test a été réalisé auprès de 49 PME qui ont investi 60 000 euros sur un an dans un projet écologique et de recyclage. A la finale, elles ont récupéré le montant de leur investissement, cela n’a donc pas été une charge pour elles. Si toutes les PME françaises s’engageaient dans une telle démarche, l’économie pour le pays serait d’un milliard d’euros. Pour Bruno Lechevin, le bâtiment, à lui seul génère, rien que pour les déchets de second oeuvre , 10 millions de tonnes de déchets dont 80 % sont recyclables !  

L’économie circulaire, un projet technologique

Pour Daniel Kaplan, Délégué général de la Fing (Fondation pour l’Internet Nouvelle Génération), le numérique fonde des pratiques sociales, des cultures, des manières de voir le monde. Dès lors, il peut relier désir et raison, dépassement et intégration des limites. Ainsi peut naitre l’innovation « disruptive ». Il la décrit comme la manière donc un nouvel entrant déstabilise les entreprises établies en s’adressant délibérément au « bas » du marché, aux besoins simples que les acteurs en place négligent au profit de produits et de clients plus sophistiqués. Il s’agit donc d’une innovation « low tech » ou « middle tech » qui inclut généralement une transformation du modèle d’affaire en changeant les relations entre les acteurs de la chaine de valeur. Certes, toutes ces innovations « disruptives » ne sont pas forcément écologiques, mais elles peuvent être source d’inspiration. Par exemple, un logiciel libre, une nouvelle machine agricole ou n’importe quoi d’autres, à condition que les produits répondent aux besoins d’un grand nombre d’utilisateurs à des coûts inférieurs à ceux de leurs concurrents classiques. La « disruption » s’inscrit dans le modèle économique dominant. A noter que les formes de plus en plus diverses de l’économie collaborative ou du partage répondent elles aussi à la nécessité de marier satisfaction des besoins, désir et réduction des impacts écologiques. A ce titre elle s’inscrit, en partie dans la « disruption », mais pas totalement. Pour Daniel Kaplan, il convient d’inventer d’autres formes de valorisation qui ne reposent pas sur des principes d’accumulation de richesse. Il cite les monnaies alternatives qui sont fortement appuyées sur des plates-formes numériques. Tous ces modèles ont pour caractéristique d’impliquer le consommateur dans la production, souvent par de tout petits actes (conduire un véhicule partagé, corriger une encyclopédie, etc.) ou des actes plus engageants (contribuer au crowfunding, mesurer la qualité de l’air, etc.). Voilà qui peut donner naissance à une autre économie, circulaire, qui visera à augmenter l’efficacité des ressources et à diminuer l’impact sur l’environnement tout en développant le bien-être des individus.

Passer de l’avoir à l’être

Pour Philippe Moati, Professeur à l’université de Paris Diderot, « il faut promouvoir l’économie de fonctionnalité qui consiste à fournir un service apportant une solution à une problématique de consommation sans cession des droits de propriété sur les moyens matériels permettant de les produire ». En résumé il convient de vendre plus des solutions et des services que des produits. Pour les entreprises, il s’agit de vendre moins, mais plus cher, des produits de qualité à forte valeur ajoutée. Il convient donc de passer d’une logique quantitative à une logique qualitative. Les entreprises qui entameront cette démarche s’inscriront dans la durée puisqu’elles passeront d’un modèle fondé sur des volumes à un autre fondé sur des marges. Voilà qui, au passage, remet en cause le modèle de la grande distribution. Notre interlocuteur préfère citer Alfred Sauvy et ce qu’il appelle « l’économie du diable », celle qui consiste à toujours vendre plus. Mais l’idée est dans l’air du temps. D’ores et déjà, selon une étude de l’Obsoco, près d’un consommateur sur deux déclare vouloir consommer mieux. 25 % du total des interviewés seraient même disposés à consommer moins. Cette aspiration porte sur des problématiques de qualité : performance des produits, durabilité, innocuité, impact environnemental et sociétal.
Changer de business model ne sera pas aisé d’autant que les valeurs consuméristes sont particulièrement développées chez les jeunes alors qu’en avançant en âge les consommateurs auraient tendance à privilégier les valeurs écologiques. Pour que les valeurs consuméristes cessent de dominer la vie des individus, il convient, selon Philippe Moati, de combattre les techniques de marketing, notamment les big data ; en effet, ces dernières en définissant plus précisément les envies des consommateurs les poussent à consommer toujours plus. Il est toutefois aisé de lui objecter que les techniques ont toujours été au service d’un objectif et ne constituent pas une fin en soi. Rien de plus simple que de changer l’objectif et de rechercher quels sont les services qui peuvent améliorer la vie des consommateurs ainsi que leurs vrais besoins.

Vers la décroissance ?

Les études de l’Obsoco, pour notre interlocuteur, montrent clairement la diffusion d’un désir de décroissance, de ralentissement, de retour à l’essentiel, à l’authenticité, à la richesse de la vie sociale, etc.. L’imaginaire positif de la « décroissance » est en cohérence avec ces aspirations. Il importe plus d’être que d’avoir. A noter que les 15-34 ans sont moins attachés à la possession que leurs ainés. Pour eux, ce sont les voyages qui les font rêver.
Philippe Moati explique que le développement des techniques qui vise à maximiser l’expérience client n’est en fait que les derniers soubresauts d’acteurs de l’offre qui cherchent désespérément à préserver leur modèle économique. Il stigmatise l’expérience achat qui vise, là encore, à faire consommer plus. Mais sur ce point également, il est facile de lui opposer que ces techniques visent surtout à préserver le magasin physique face à la montée des pure players, destructeurs d’emploi et de la vie sociale liée à l’existence des points de vente. Toutefois, pour Philippe Moati, cette transition de l’avoir à l’être peut passer par le « faire ». Pour lui, « les Français sont très fortement engagés dans les pratiques de loisirs actifs, une vingtaine qui permettent de produire quelque chose ». Un marché estimé à 95 milliards d’euros (soit plus que l’ensemble du marché de l’habillement). Voilà sans doute un débouché supplémentaire pour le bricolage et tout le sens du Tech Shop de Leroy Merlin.
Pour Philippe Moati, cette pratique du faire pourrait, à terme, affaiblir les valeurs consuméristes et générer une réorientation des modes de vie. Dans cette optique, il conviendra sans doute de réinventer beaucoup de choses et en particulier le marketing. En résumé, il faut passer de l’économie capitaliste à celle de la fonctionnalité (avec l’économie circulaire et collaborative) et donc transformer le vice en vertus ! Qu’on se le dise.

Des aides fiscales ?

Bien évidemment, l’économie circulaire se mettrait en place beaucoup plus vite si elle bénéficiait d’aides fiscales. Et pourquoi pas une TVA réduite sur la réparation ? De son côté, le Gifam (Groupement Interprofessionnel des Fabricants d’Appareils d’équipement Ménager) préconise la mise en place d’un chèque emploi-service ou d’un crédit d’impôt applicable à l’activité de l’électrodomestique.

Voici un aperçu assez global des travaux des 3es Assises de l’Adème. Nous retiendrons que le 21e siècle ne ressemblera pas au 20e siècle. L’émergence de l’économie circulaire induit un véritable changement de société. Comme il est de mise, les nouvelles générations tournent résolument le dos aux valeurs de leurs parents : adieu l’ère de la consommation à tout prix, bonjour, les valeurs de partage et de solidarité ! Nous voilà donc face à un monde à réinventer. Que d’opportunités ! De toute façon, nous n’avons pas le choix si nous voulons survivre. Mais cela suffira-t-il ? Enfin, autre question si les générations nouvelles font en général le contraire de celles qui les ont précédées, que feront les suivantes ?