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L’économie nippone : Où va le Japon ?

Écrit par Philippe Méchin le 18 août 2017.

20170818 japonMais que se passe-t-il donc au pays du soleil levant ? Il y a encore à peine plus d’une vingtaine d’années, tout semblait lui réussir. Ses marques emblématiques, dans l’électronique grand public notamment, brillaient de mille feux, son modèle industriel était cité en exemple pour la qualité des produits « made in Japan », son niveau de vie par habitant atteignait des sommets. Bref tout paraissait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le visiteur revenait souvent émerveillé de la réussite exceptionnelle d’une société qui semblait ne laisser personne au bord de la route. Tokyo, était la capitale symbole d’une révolution high-tech, qui allait transformer le monde. En réalité, celle-ci a bien lieu, mais il semble que le Japon est d’ores et déjà hors course, empêtré dans une crise interminable, dont personne, et surtout pas les politiques ne semble voir l’issue. A l’occasion d’une visite du salon du meuble IFFT/Interior Lifestyle Living nous avons essayé de comprendre, en insistant bien sur le terme essayer, tant la situation est complexe.

Il est vrai que rien n’est jamais simple au Japon, que ce soit dans les relations humaines, le fonctionnement des entreprises, les structures sociétales et culturelles. Si la courtoisie extrême, le respect des traditions séduisent au premier abord, ils dissimulent en même temps, une société très dure, implacable même, ou la compétition est omniprésente. La vie de chaque citoyen est conditionnée par la performance dans sa carrière professionnelle, laquelle prend une place fondamentale dans toute son existence, à tel point que prendre les maigres vacances accordées légalement sont mal vues. Le dirigeant salarié, le cadre, l’employé, est soumis au même régime de cette infernale pression, qu’il ou elle, car les femmes sont maintenant de la partie, devra subir tout au long d’une carrière qui empiètera grandement sur sa vie privée et par conséquent sur sa vie familiale avec les terribles conséquences qu’elles engendrent aujourd’hui sur le plan démographique. En effet, la natalité s’effondre de manière dramatique, mettant en danger l’avenir du Japon en tant que nation. Seulement voilà, ce modèle imposé à marche forcée n’opère plus. La pesanteur de la hiérarchie, la lenteur des procédures, et plus grave l’absence d’ouverture sur l’extérieur, alors que la planète se mondialise à travers ses échanges commerciaux, mais également dans ses rapports à autrui, via un développement galopant des technologies de l’information, a plombé ses forces vives. Pire, depuis que sont apparus ces phénomènes probablement irréversibles, rien n’a changé. Bien au contraire, il semble avoir tout fait, et continue de le faire, pour s’isoler un peu plus, dans son mode de fonctionnement économique, son rapport à autrui, sa diplomatie. Résultat, le train à grande vitesse de la globalisation ne semble pas avoir attendu ce passager retardataire et récalcitrant. En s’arcboutant sur un logiciel dépassé, l’archipel est resté à quai, et les conséquences sont redoutables. Elles ont engendré le décrochage d’un pays qui souffre mille morts pour sortir de ce bourbier. Pourtant ce ne sont pas les efforts des dirigeants politiques, surtout les plus récents qui ont fait défaut. Shinzo Abe, le Premier ministre avec sa stratégie de taux zéro, et de rachats par la banque centrale du Japon de quasiment toutes les obligations émises par le ministère des Finances du pays, tente tout ce qu’il est possible pour relancer non seulement une compétitivité en panne, mais aussi pour tenter de combler un déficit des finances publiques abyssal. C’est ainsi que la banque du Japon détient pas moins de 40 % des obligations en circulation, contre 10 % dans notre beau pays. De plus, il faut savoir que la dette atteint un niveau record avec un taux historique de 247 % du PIB, soit plus de 2 fois la taille de son économie ! C’est dire la gravité de la situation. Mais le pire, c’est que malgré toutes ces mesures, le pays continue de s’enfoncer dans la crise, avec une croissance anémique de 0,7 % depuis 25 ans. Ces chiffres proprement catastrophiques sont à méditer pour ceux qui imaginent que l’intervention des banques centrales constituent l’alpha et l’oméga d’un retour à la croissance. C’est un avertissement à la BCE qui a maintenu des taux proches du zéro, sans pour autant que cela produise à pré­sent les effets escomptés. Tout juste permettent-ils probablement à certains pays européens d’échapper à une récession, et à une explosion de leur endettement. Il semble toutefois que ceux-ci remontent légèrement, preuve de l’échec iné­luctable de cette stratégie à long terme. Pour en revenir à notre sujet, il faut savoir en plus que toutes les opérations de relance mises en place par Shinzo Abe, ne fonctionnent pas. Les fameux « Abe­nomics* », sont un échec, et rien ne permet d’augurer un renversement de la situation à moyen terme. La promesse d’une réduction du poids de la dette du pays à l’horizon 2020 ne sera pas tenue. Tant et si bien que l’on se demande jusqu’où ira cette dérive sachant que le pays possède aujourd’hui la dette par habitant la plus élevée au monde, avec la somme invraisemblable de 86 000 dollars par citoyen du pays contre environ 36 000 en France. Face à cette situation, le gouvernement multiplie les promesses dont chacun sait en haut lieu qu’elles ne seront pas tenues. Pire encore, tous les clignotants sont au rouge avec notamment des dépenses de santé qui explosent en raison d’un vieillissement accéléré de la population aggravée par une baisse dramatique de la natalité.

Crise de l’amour

C’est ce titre qu’a choisi récemment un reportage télévisé, à propos de la chute terrible de la fécondité que connaît le pays, dont d’aucuns prédisent sa disparition pure et simple d’ici un millénaire, si rien ne change. Sans être aussi pessimiste quant à l’avenir de l’archipel, il est clair que celui-ci connaît un problème démographique sans précédent, avec toutes les conséquences en matière de financement des retraites, des dépenses de santé, et de réduction des déficits budgétaires. Mais au-delà des chiffres, c’est tout un système qui est mis à mal. Le Japon ne sait et surtout ne veut plus faire des enfants, conséquence de relations humaines catastrophiques. La compétition qui a prévalu jusqu’au début des années 90 a exacerbé l’individualisme, la course à l’argent et la déshumanisation de la société, sur fond d’invasion de technologies de communication devenue omniprésente dans la société nippone, notamment chez les jeunes. Cette absence de contacts humains autres que virtuels a eu pour conséquence un désintérêt des plaisirs et émois de l’amour, de la part de toute une frange de la population en âge de procréer. Cette incroyable situation ne fait, semble-t-il, qu’empirer au grand dam des autorités qui pourtant ont multiplié les initiatives pour rapprocher les corps et les âmes. Sans résultats tangibles pour le moment. Les jeunes générations continuent de s’enfermer dans leur isolement, et tout laisse à penser que cela va durer. En effet, cette catégorie de la population, durement touchée par cette crise économique qui ne dit pas son nom, découvre les « joies » de la précarité, du chômage qui rôde, des salaires à la baisse et ne semble pas prête à s’investir dans un modèle qu’elle rejette. De plus ces emplois mal payés, se développent à vitesse grand V. Ils n’incitent donc pas les hommes jeunes à fonder un foyer, et ceci d’autant plus, que dans une société aux gènes impériaux, la position masculine dans le foyer est censée être dominante. Avec l’arrivée des femmes sur le marché du travail, ce n’est plus le cas. Ce phénomène, largement intégré dans nos sociétés occidentales, est loin de l’être dans de nombreuses sociétés asiatiques et plus particulièrement au Japon. Enfin, et qui plus est, sur fond de précarité et de manque de visibilité quant à l’avenir, les jeunes générations rejettent de plus en plus fermement le modèle de compétition exacerbée. Ils ont vu leurs parents, des membres de leur famille, subir pressions, humiliations, burn-out, voire même le suicide dans des cas extrêmes. Ce modèle ils n’en veulent plus. Mais comme la société reste rigide dans ses principes, et ne souhaite pas modifier ses structures fondamentales, la jeunesse se replie sur elle même. Cette dégradation des rapports entre les générations, l’isolement des jeunes, est fortement préjudiciable pour l’avenir des rapports humains, et il n’est pas vain de parler de crise de l’amour. Tout ceci n’augure en tout cas rien de bon pour l’avenir du pays.

Les dégâts de l’isolement

Au-delà des chiffres, l’un des grands maux qui affecte l’empire du soleil levant, se nomme l’isolement, dans un monde globalisé, tant du point de vue économique que social et relationnel. Il est la conséquence de divers facteurs inhérents à la mentalité des habitants du pays, et de ceux qui le dirigent. Jamais, les « élites » n’ont vu venir, ou pas voulu voir venir l’énorme changement du monde, à l’orée des années 90, avec l’avènement des grands pays émergents qui ont bouleversé l’ordre établi l’ordre établi, comme jamais, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Pourtant la chute du mur de Berlin, qui a marqué symboliquement la fin des derniers protectionnismes aurait pu au moins sensibiliser la diplomatie japonaise, or il n’en a rien été. Mais, beaucoup plus grave, les dirigeants nippons ont très largement sous-estimé, leurs voisins les plus proches, à commencer par la Chine, mais aussi la Corée qui a su saisir la chance de la mondialisation en venant marcher directeement sur les plates-bandes de marchés d’élection japonais comme l’électronique Grand public, voir même l’automobile. Quant à l’Empire du Milieu, sa formidable puissance économique lui permet de jouer au chat et à la souris, en maintenant sous sa coupe l’économie japonaise, grâce aux importations, tout en faisant planer une menace militaire toujours grandissante, via des manœuvres d’intimidation territoriale, comme cela se passe avec les Iles Senkaku. Ceci donne l’impression d’un nœud coulant confectionné par les autorités chinoises qu’ils peuvent serrer à tout moment, créant ainsi un nouveau foyer de tension sur la planète. Quoi qu’il en soit la revanche chinoise sur l’ennemi héréditaire est totale. N’aurait-il pas mieux fallu que les autorités japonaises manifestent leurs regrets à propos des exactions commises lors de l’invasion de la Chine, comme l’ont fait les allemands ? Au lieu de cela, rien ne s’est passé, signe d’un isolationnisme qui s’avère chaque jour dévastateur. La compétitivité économique en est évidemment gravement affectée. Alors que les grandes entreprises de dimension mondiale, recrutent dans tous les pays leurs cadres de haut niveau, l’Etat major des multinationales japonaises a très largement pratiqué l’entre soi, avec pour conséquences, une absence de compréhension à propos de la mondialisation galopante, et une perte d’attractivité des produits due trop souvent à une méconnaissance du fonctionnement des marchés export. Pourtant l’exemple Carlos Ghosn, qui a redressé le groupe Nissan, au bord de la faillite aurait dû servir de référence.
Ce que n’ont aussi toujours pas compris les Japonais, c’est que le management des entreprises a changé. La « World Economy » implique des décisions toujours plus rapides. Face à ce phénomène qui ne va qu’en s’amplifiant, les sociétés de l’archipel restent engluées dans des procédures hiérarchiques très lourdes, lesquelles ralentissent gravement leur efficacité. La mauvaise pratique généralisée de l’anglais ajoute au handicap. Enfin, reste parmi les maux qui affectent la société japonaise dans son ensemble, celui de la communication, et pas seulement en entreprise. Il suffit de se souvenir, dans ce domaine, de la calamiteuse gestion de la catastrophe de Fukushima. Il aura fallu des jours et des jours pour que les dirigeants de la centrale nucléaire avouent la gravité de la situation et appellent à l’aide après une ridicule séance d’excuses publiques tandis que le pays connaissait un des plus graves dangers de son histoire. N’oublions pas, en effet, qu’il a été redouté et envisagé, l’abandon de Tokyo.
Voilà donc un Japon qui va mal, et qui ne laisse rien présager de bon quant à son avenir. Il paie cash son isolationnisme, teinté d’un insidieux nationalisme mâtiné d’un sentiment de supériorité désastreux, ce qui a pour conséquence, une méconnaissance des nouveaux modes de fonctionnement de l’économie planétaire. Il souffre de structures sociales qui ne font qu’encourager une dénatalité catastrophique, qualifiée par un célèbre sociologue « di­gne d’un mauvais film de science-fiction ». L’état se nourrit depuis 25 ans, d’emprunts colossaux dont on peut se demander si ceux seront un jour remboursés. Le taux de chômage reste faible, mais surtout grâce à une montée en puissance de bas salaires. Pointer au chômage reste une terrible épreuve et surtout un grand déshonneur dans un pays où les valeurs de fierté sont portées à leur paroxysme.

Des raisons d’y croire encore

Reste que tout n’est pas totalement perdu, heureusement malgré ce tableau qui peut sembler bien noir. Le Japon reste encore une puissance économique et industrielle respectable dont le niveau de vie par habitant se situe en haut de l’échelle planétaire. Il possède encore une industrie réputée pour la qualité et la fiabilité de ses produits. Même s’il n’est plus ce qu’il était pour les raisons exposées plus haut, le pays possède encore de nombreuses entreprises de taille mondiale respectables, dont certaines semblent avoir compris le monde moderne. Il est très performant dans les hautes technologies du futur notamment la robotique ou encore l’intelligence artificielle, même si dans ce domaine, il doit faire face au redoutable concurrent chinois, qui multiplie les investissements en recherche et développement. Il possède des élites bien formées et le niveau d’éducation reste élevé. Le pays est aussi, et ne l’oublions pas, une vraie démocratie, stable sur le plan des institutions. Bref et au-delà des maux divers qui affligent cette grande nation, dotée d’un haut degré de culture et de tradition, ne manquerait-il pas finalement aux citoyens de ce grand pays passionnant fascinant et attachant à bien des égards, simplement un peu plus d’ouverture d’esprit et de modestie ? La question mérite d’être posée en tout cas.•